Dans les domaines de la littérature, du cinéma et des jeux virtuels, on constate depuis peu un réel engouement du grand public pour les quêtes initiatiques, les aventures chevaleresques et les univers féeriques et légendaires – citons pêle-mêle l’immense succès remporté récemment par les aventures de Harry Potter de J.-K. Rowlins, le Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien, Le Monde de Narnia de C.S. Lewis ou la saga de Star Wars. Ces phénomènes ne sont pas uniques, car ils s’accompagnent d’un développement sans précédent de genres jadis méprisés, comme l’Héroic Fantasy, les contes de fées ou les récits initiatiques. En un mot : le merveilleux.
Ce retour du merveilleux est plus qu’un phénomène de mode, et constitue sans doute une réponse adaptée aux défis de notre monde orphelin de sens et de valeurs. Nous sommes en effet les témoins d’un regain de spiritualité qui, en parallèle aux fois religieuses, se cherche des filiations ancestrales. « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas », affirmait André Malraux. Renouer avec le merveilleux, c’est bien sûr renouer avec le monde de l’enfance et la pensée magique, dans laquelle le désir est créatif, et le réel une concrétisation du rêve – « Tout ce qui peut être imaginé est réel » affirmait Picasso -, c’est aussi contribuer à réenchanter le monde en posant sur lui un regard d’émerveillement.
Le monde de l’entreprise et l’univers des marques a tout à gagner à comprendre les enjeux de ce retour du merveilleux, et à les inscrire dans ses projets d’avenir. Pas uniquement, comme c’est déjà le cas, en utilisant les thèmes récurrents du merveilleux comme arguments publicitaires – anges, fées et sorcières sont largement sollicités dans les campagnes publicitaires, notamment pour les parfums – mais en faisant entrer le merveilleux et l’enchantement dans ses valeurs d’entreprise. Nous allons tenter de donner quelques pistes à ce sujet.
Le merveilleux, une valeur d’avenir
Mais tout d’abord, il s’agit de s’entendre sur les définitions. Qu’entend-on au juste par « merveilleux » ?
Contrairement au fantastique, qui suppose l’incursion d’éléments surnaturels dans un quotidien ordinaire, le merveilleux tient pour acquis l’existence d’éléments magiques qui constituent la trame de sa narration. Si le fantastique évoque des situations par définition impossibles, et qui pourtant surviennent, contre toute raison, le merveilleux, alors même qu’il évolue dans un univers purement imaginaire, s’affirme comme authentique et vrai. Réel, en un mot.
Historiquement, on associe le merveilleux à la culture du Moyen Age, où l’on croyait en Dieu comme l’on croyait au diable, et où il suffisait de suivre le langage des signes pour trouver son chemin.
Ce n’est qu’avec le temps et le développement de la raison rationnelle et du culte de la science que les croyances de jadis sont devenues des légendes transmises par les récits du folklore. Mais la raison et la science, malgré les espérances du siècle des Lumières, n’ont pas réponse à tout. A la foi médiévale, empreinte de religion et de merveilleux, ont succédé le doute et la peur contemporains, tissés d’agnosticisme mais aussi d’éléments fantastiques, comme autant de brèches dans le réel. Les Anciens croyaient aux fées, et parfois les voyaient. Les Modernes ne croient plus en rien, mais ils redoutent ce qui se dissimule derrière ce rien, et lui attribuent un visage grimaçant.
Sérendipité et merveilleux
Aujourd’hui, il semble que l’ancienne opposition entre croyances et raison a tendance à disparaître au profit de nouveaux paradigmes. Ainsi, dans le domaine des découvertes scientifiques et technologiques, mais aussi de l’entreprise, la notion de sérendipité – le fait de découvrir par accident quelque chose que l’on ne cherchait pas, et qui se révèle plus important que ce que l’on cherchait – montre bien que la recherche pure ne dépend pas de la simple intention, mais de facteurs extérieurs de type irrationnel. De là à en induire que ces facteurs irrationnels, ces « hasards heureux », sont guidés par des puissances invisibles mais agissantes, il n’y a qu’un pas ; celui qui permet de franchir les portes du merveilleux et de considérer que le monde a un sens caché et harmonieux et qu’il nous suffit de le découvrir. La vie est un conte dont nous sommes les héros. Pour parvenir au grand accomplissement de la quête, il suffit de s’abandonner à la Providence et de suivre le langage des signes.
En langage moderne, on dirait : face à une problématique, il ne faut pas chercher à tout contrôler, mais au contraire lâcher prise et s’en remettre au temps et au chaos, avec l’assurance qu’une solution appropriée surgira, pour peu qu’on sache l’accueillir.
Le pragmatisme des contes
Pour aider la solution à émerger, les contes se révèlent de véritables outils de stratégie. Les contes ne sont pas des récits infantiles ou divertissants, mais de véritables guides pratiques permettant d’ouvrir la porte vers le « tout possible ». Ainsi, les contes merveilleux mettent en scène des archétypes – le roi, le héros, la fée, l’ogre, la sorcière – qui ne sont jamais que des énergies en action dont il est aisé de trouver l’équivalent au sein de l’entreprise. Le roi, c’est la fonction de pouvoir, de décision, le PDG. Le héros, c’est le cadre opérationnel, qui répond aux missions qu’on lui confie. Les géants et les ogres, ce sont les conflits à affronter, les défis à relever. La fée, c’est l’abondance, la fécondité, la chance. La sorcière, le principe d’entropie, de négation, de manque, de frustration. La princesse, c’est la réussite de l’entreprise, le grand accomplissement. Le conte, par le récit qu’il fait d’une quête menée par le héros sur la demande du roi, avec l’aide de la fée, malgré les attaques des ogres et des sorcières, se terminant par l’alliance avec la princesse et la restauration du royaume, est donc une allégorie pratique qui peut être transposée du domaine merveilleux au plan de la gestion d’entreprise.
De même, les contes de sagesse, qu’ils soient d’origine soufie, zen, bouddhiste ou autres, ont toujours été utilisés par les maîtres spirituels pour procurer l’ « éveil » de leurs disciples. Les mêmes contes, utilisés dans le monde de l’entreprise, peuvent servir à faire jaillir une solution imprévue à une problématique. Les contes sont donc, en quelque sorte, des « accélérateurs de sérendipité », cette dernière étant d’ailleurs née d’un conte, Les trois princes de Serendip, qui par leur faculté de décrypter le « langage des signes » découvrent des vérités cachées aux yeux de tous.
La part de l’ange
Tout se passe comme si, en toutes choses, la solution existait déjà, mais voilée. Il suffit donc de la dévoiler. Pour cela, il faut faire de la place dans nos certitudes et nos a-prioris pour que la réponse inattendue fuse. De la place pour que l’ange, le « messager », descende et nous souffle la réponse juste. La part de l’ange, c’est laisser à l’accident heureux, à la sérendipité, à la synchronicité la possibilité de s’exprimer à la place de nos doutes ou de nos craintes.
L’enfer et le paradis
Prenons un exemple : le conte du paradis et de l’enfer, qui est un bel exemple de relativisation et d’optimisation des données face à la situation problématique où peut se trouver un individu ou une entreprise.
Il était une fois un ermite qui, par ses mérites et ses prières, attira à lui la visite d’un ange qui lui dit :
« Dieu t’as pris en amitié, et accepte d’exaucer l’un de tes vœux. Que choisis-tu ? »
Le saint homme réfléchit un moment puis répondit :
« Ma foi, je ne désire plus rien en ce bas monde, et n’attend rien d’autre que l’heure où j’aurai le bonheur de rejoindre mon Créateur. Toutefois, si ce n’est pas trop demander, il y a bien une chose qui me ferait plaisir de mon vivant. C’est d’aller contempler, ne serait-ce qu’un bref instant, les splendeurs du Paradis. »
« C’est beaucoup demander, en effet, dit l’ange. Mais Dieu n’a rien à te refuser. Toutefois, avant de monter au Paradis, nous devrons tout d’abord descendre en Enfer. C’est le parcours obligé. Cela ne te fait pas peur ? »
« Non, répondit l’ermite. A condition que tu restes avec moi. »
« Je ne te laisserai pas seul, n’aie crainte. Et à présent, accroche-toi à mes ailes. »
L’ermite et l’ange descendirent alors jusqu’au tréfonds des Enfers. L’homme de Dieu s’attendait à trouver une fournaise ardente, remplie de démons aux pieds fourchus occupés à piquer les damnés du bout de leurs fourches. Mais pas du tout. L’Enfer se résumait en tout et pour tout à une vaste salle à manger au milieu de laquelle se trouvait une large table couverte de mets fins et de vins rares. Tout autour, les damnés étaient assis bien tranquillement. Mais ils tenaient à la main des fourchettes si longues qu’après y avoir embroché quelque nourriture, ils étaient incapables de la porter à leur bouche. Aussi passaient-ils leur temps à geindre et à se lamenter sur leur mauvais sort.
« C’est donc cela, l’Enfer ? » demanda l’ermite.
« Oui, c’est cela, répondit l’ange. A présent, allons au Paradis. »
Ils s’envolèrent alors jusqu’au firmament, là où généralement on situe le Paradis. L’ermite avait hâte de contempler les séraphins, les chérubins et la communion de tous les saints ; il comptait bien se griser à l’écoute de leurs chœurs mélodieux. Mais il se retrouva dans une salle à manger en tout point identique à celle de l’Enfer. Il y avait la même table, les mêmes mets, les mêmes convives assis, armés des mêmes fourchettes trop longues.
Mais à la différence des damnés, qui consacraient leurs vains efforts à approcher les fourchettes de leurs propres bouches, les bienheureux du Paradis tendaient leurs fourchettes vers la bouche des convives qui leur faisaient face. Ainsi se nourrissaient-ils les uns les autres, arborant des mines réjouies et des panses satisfaites.
« C’est donc cela, le Paradis ? » demanda l’ermite.
« Oui, c’est cela, répondit l’ange. Ce sont les hommes, et eux seuls, qui décident si leur vie sera un Enfer, ou un Paradis. »
Savoir interroger le merveilleux
La connaissance et la pratique des contes, mais aussi des mythologies, des légendes, du folklore, sont un atout essentiel pour l’entreprise en quête de sens. Quelle que soit sa problématique, elle peut être sûre que la solution existe déjà. Pour la découvrir et la mettre en pratique, il suffit de savoir interroger le merveilleux, à l’aide d’outils spécifiques découlant de l’imaginaire, de la pensée symbolique et analogique, de la tenue des paradoxes, etc.
Il s’agit là d’un défi nouveau, d’une grammaire à inventer, d’une science et d’une connaissance à explorer. Nous n’en sommes qu’au début.
Edouard Brasey, né en 1954, est diplômé de l’ESSEC et de l’IEP Lyon. Il a également une maîtrise en Droit et un DEA d’Etudes Cinématographiques. Après une carrière dans le journalisme (L’Expansion, Lire…) il est devenu écrivain et conteur. Il a publié près de 25 titres, dont l’Encyclopédie du merveilleux (Le Pré aux clercs). Il intervient également comme consultant.
Site de Edouard Brasey