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La mutation de l’Occident par Hervé Fischer


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Nous avançons sur le chemin de notre autonomie en suivant de grandes étapes libératrices. Nous considérons d’abord l’émergence du rationalisme critique, puis l’instauration de la démocratie. Cahin-caha ces idées font leur chemin. Mais quand bien même elles progresseraient de plus en plus, nous ressentons encore tous les efforts qu’il nous faudra pour accomplir notre prochaine étape, qui est celle de la justice et de l’éthique mondiale qu’elle requiert. Combien de millénaires cela prendra-t-il encore pour nous en rapprocher raisonnablement ?
D’abord, c’est en réactivant la pensée grecque et l’invention du rationalisme, que l’Occident de la Renaissance s’est libéré intellectuellement de la théocratie moyenâgeuse. Puis nous devons à la Révolution française un deuxième grand moment de la conscience humaine. L’Occident des Lumières n’est pas un mirage désuet ni révolu. Nous lui sommes redevables encore aujourd’hui de notre liberté politique et sociale. Cette étape n’a pas fini son développement; et ses échecs ne condamnent que des hommes, mais pas cet idéal de lucidité et de progrès dont nous avons toujours un si grand désir inassouvi. Et une troisième étape se présente à nous maintenant, si nous voulons bien prendre enfin conscience de l’omniprésence des mythes qui nous gouvernent. Il s’agit de l’affranchissement de notre imaginaire social par la mythanalyse, et de l’instauration d’une éthique laïque planétaire..
Certes, du christianisme, nous reprenons aujourd’hui des valeurs morales telles que la charité. Mais il ne s’agit plus d’une charité que l’on octroie aux démunis pour assurer son salut personnel dans l’au-delà. Nous avons vu naître la notion d’altruisme ; cependant aujourd’hui nous affirmons beaucoup plus : la nécessité d’une solidarité qui s’exerce avec un sentiment de responsabilité collective. Nous touchons là à une dimension absolument nouvelle de notre éthique, qui change la donne de notre pseudo-humanisme traditionnel de charité pour lui substituer un hyperhumanisme de responsabilité solidaire.
Cette vision humaine doit s’inscrire dans l’exercice de la justice et du respect que l’on doit à tous également. Elle est un devoir envers les autres, qui leur est dû à eux et non à un dieu. Pour que je me sente un homme libre, il faut que tous les hommes puisent être libres. Pour que je puisse être heureux, il faut que tous les hommes puissent être heureux.
Il y a aussi de nouvelles valeurs, que les religions monothéistes ont ignorées, voire cruellement combattues. Ainsi, nous sommes de plus en plus attachés à la valeur de tolérance. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne s’agit pas d’une valeur judaïque, chrétienne ou islamique, mais d’une exigence laïque. Au nom de Jehova, les juifs ont toujours tenu à se distinguer des non-juifs. Au nom de Dieu et d’Allah, le christianisme et l’islam ont plutôt constamment tenté d’écraser les infidèles, les sauvages, les barbares, et en particulier ceux qui ne pratiquaient pas leur propre religion monothéiste. Au nom de leur croyance, et d’un devoir de prosélytisme, ces deux monothéismes ont tué, torturé, tous deux avec une même idée de l’universalisme de leurs dogmes, qui impliquait la conquête et la destruction. Cet universalisme inscrit dans l’idée même du catholicisme et de la propagation de la foi, dans les guerres de religion et de colonisation, dans les conversions forcées, dans l’intégrisme actuel, dans les djihads et le terrorisme, tente encore et toujours de nous imposer son intolérance absolue. En ce début de XXIe siècle encore, on a pu entendre des présidents fondamentalistes déclarer, l’un au nom des États-Unis, que tous ceux qui ne sont pas avec nous, sont contre nous, en dénonçant l’axe du mal, et l’autre au nom de l’Iran, que ceux qui ne pensent pas comme lui sont moralement corrompus. À l’opposé, le modèle altermondialiste prône le respect des différences et la diversité culturelle comme une exigence aussi fondamentale que la diversité biologique.
 
Il n’y a pas d’énigme du monde
 
À force de tenter de résoudre cette énigme du monde qui me paraissait inaccessible et arrogante, j’ai fini par découvrir qu’il n’y a pas de mystère de la nature, et je crois avoir compris le sens de la vie.
L’univers n’est pas une énigme. Les oiseaux et les arbres le savent depuis toujours. Le monde n’exige pas que nous imaginions des dieux pour le comprendre. Il est. C’est tout. Et nous en sommes, un point c’est tout. Nous déchiffrons de mieux en mieux son évolution passée; et son avenir n’a d’autre sens que celui que l’humanité décidera de lui donner, d’autre progrès que celui que nous voudrons construire, d’autre destin que celui que nous choisirons.
Libérés des chimères religieuses et réconciliés avec la vie, nous redécouvrons le prodige de la nature, dont notre intelligence constitue aujourd’hui le système nerveux cognitif le plus développé, et qui place l’espèce humaine en tête de son évolution. Certes, l’humanité en partage encore la violence, mais nous prenons conscience aussi que pour survivre elle-même, compte tenu de la puissance matérielle inouïe qu’elle a développée, l’humanité doit muter et instaurer dans cet état de nature un élément chimique nouveau, qui lui est absolument étranger, et que Mendeleïev n’avait donc pas recensé : la justice. Seule une éthique planétaire pourra lui permettre de se dégager du désordre chaotique dans lequel elle évolue encore.
C'est du sens matérialiste et naturaliste de la vie, lorsqu'on le redécouvre et se le réapproprie, après s'en être si terriblement éloigné pendant des millénaires, que renaît la santé de l’esprit qui nous est si nécessaire et légitime. Et je parle bien de santé physique et cérébrale, pas seulement d’une sérénité abstraite ou philosophique. C’est dans la nature que nous nous régénérons voluptueusement et rechargeons nos énergies vitales pour de nouveaux accomplissements, de nouveaux dépassements créatifs. Il y a tant d'idées à explorer, de projets à réaliser, tant de choses à faire pour inventer des mondes meilleurs ! La vie est aujourd'hui encore beaucoup trop courte pour toutes les possibilités qui se présentent. Et moi-même, sur combien de temps  puis-je encore compter, pour être enfin heureux ?
Il faudrait vivre au moins 200 ans ! Mais il n’est pas encore né, celui qui me signerait une assurance-vie à l’âge de cent ans, ou qui le ferait pour un condamné à mort au Texas. Et il faut sans doute admettre avec Ernest Renan que les dieux passent comme les hommes, et qu’ il ne serait pas bon qu’ils fussent éternels (Souvenirs d’enfance et de jeunesse).
Et moi-même, je me surprends à repenser aujourd’hui à mon enfance, que je m’étais efforcé d’oublier si longtemps. Lorsque mon âge ne comptait encore qu’un seul chiffre je haïssait déjà le malheur de la vie; puis dès que mon adolescence prit deux chiffres, je me suis acharné contre l’énigme de l’existence. Je suis encore loin de compter  trois chiffres, mais déjà je m’amuse à observer que ma révolte tendrait plutôt aujourd’hui à s’inverser et à dénoncer l’inévitabilité de la mort. À cet âge où j’ai l’impression d’avoir enfin compris le sens de la vie, j’en savoure le plaisir. Quel paradoxe et quel malheur, que ce soit au moment où l’esprit arrive enfin à se connaître et à guérir son mal, quand la maturité et la sérénité sont enfin à sa porté, que le corps donne les premiers signaux de son vieillissement inéluctable. Il me faudra donc encore du temps pour atteindre à plus de liberté de l’esprit, pour me réconcilier plus intimement avec la nature, et calmer en moi cette révolte de l’énergie vitale contre la mort qui viendra trop vite. Pour savoir mourir sereinement, car la vie continue avec les autres hommes. Je dois accepter cette même loi, qui vaut pour l’homme comme pour le fruit qui, à maturité, au meilleur de son épanouissement, se détache et tombe dans la terre pour y moisir et la réensemencer. Même le grand arbre qui s’abat accueille sans inquiétude sa pourriture qui régénère le sol de la forêt dans lequel il a puisé sa vie.
Une seule révolte demeurera toujours en moi, et que je hurlerai jusqu’à la mort. C’est une révolte qui, je l’espère, nous habitera tous aussi longtemps que règnera le chaos de l’humanité, et nous inspirera l’énergie inépuisable  nécessaire pour dénoncer le scandale permanent de l’injustice. Le monde est trop souvent immonde.
Et assurons-nous qu’il n’y ait pas de faux messie. Car personne ne viendra d’un autre ciel sauver l'humanité de ses errances, de ses folies, de ses violences, sinon une majorité d'hommes. Des hommes de toutes origines, qui feront prévaloir des valeurs telles que l'éthique, la solidarité de l'hyperhumanisme, le respect de la diversité humaine et culturelle, la tolérance et la justice, au cœur d’une nouvelle cosmogonie célébrant la vie, la nature et notre responsabilité créatrice.
Verrai-je mes arrière-petits-enfants ? Le monde sera-t-il encore vivable pour eux, dans deux générations ? Aurons-nous su repousser les catastrophes finales qui nous guettent ? Aurons-nous su éviter que nous tombent sur la tête avec les cieux des bombes nucléaires, bactériologiques ou je ne sais quoi qui s’invente aujourd’hui dans le secret des laboratoires militaires ? Aurons-nous été capables de nous entendre pour soigner la planète à temps ? Ou verrons-nous quelques spécimens privilégiés de notre espèce s’embarquer avec des cyborgs pour échapper juste à temps à nos désastres terrestres et aller se réfugier sur des planètes glacées comme dans la Guerre des étoiles ? Pourquoi ces films de science-fiction présupposent-ils tous la destruction de notre planète ? Est-ce vraiment un rêve joyeux que d’aller coloniser l’espace, où nous ne connaissons rien qui puisse même évoquer l’ombre du paradis terrestre où nous vivons encore ? En serons-nous donc chassés une deuxième fois pour l’avoir détruit et rendu invivable nous-mêmes ?
Est-ce cela que le mythe biblique nous annonçait ?
Sommes-nous donc anesthésiés par les horreurs que nous avons produites ? Quand allons-nous reconnaître tous et d’un commun accord planétaire, que nous avons atteint un niveau de ras-le-bol de la violence et de l’injustice, de faillite de notre civilisation, qui risque de ressembler à un point de non-retour ? L’abondance dont nous jouissons dans les pays du Nord et un immense sentiment d’impuissance, nous persuadent que tout ne va pas si mal en ce monde. Mais il faut nous réveiller ! Les catastrophes arrivent toujours sans prévenir, mais elles sont généralement prévisibles. Des explosions se préparent, qui ne seront pas nécessairement nucléaires, mais humaines. Nous ne sommes sans doute qu’au début d’un déchaînement infernal de terrorisme. Prenons-conscience de la réalité qui se prépare sous nos yeux de myopes affairés et entreprenons d’urgence de changer de cap.

Extrait de « Nous serons des dieux »
Hervé Fischer, éditions vlb, Montréal, 2006
Copyright Hervé Fischer,


Mais où va donc le monde ? Vers l’an 3000 ?


Pourquoi le futur est-il devenu l’espace imaginaire dans lequel nous inscrivons notre vie ? Où nous situons-nous entre le mythe de la création et le mythe du futur ?
Notre présent est un mélange constant de réalisations et de frustrations‚ donc de projets‚ où nous exprimons notre désir de bonheur plus complet et d’apaisement de nos souffrances. Le meilleur ne peut pas s’accomplir dans le passé. C’est pourquoi nous le situons dans le futur. L’énergie vitale qui nous anime‚ alliée à notre imagination‚ fait naître sans cesse de nouveaux espoirs‚ même si l’histoire du passé nous apprend à les regarder avec réalisme. Comment comprendre nos valeurs actuelles‚ la perte de sens dans laquelle nous nous enfonçons ? Comment penser le bien‚ le mal‚ les choix à faire‚ comment juger de façon critique notre désir de pouvoir‚ alors que le temps nous échappe ? Nous effaçons le passé‚ nous nions l’instant présent et nous nous projetons dans un futur qui n’est pas !
Comme les grands artistes‚ les scientifiques et les entrepreneurs d’importance sont tous des créateurs et des imaginatifs délinquants.
Dans les années 1970‚ Rockefeller a consacré un livre à L’Imagination créatrice dans les affaires. Il racontait son expérience‚ plutôt réussie dans son domaine financier. Plus récemment‚ le livre d’un homme d’affaires à succès nous interpelle: La Passion créative‚ de Bernard Arnault (2000).
Andrew Grove‚ le président célèbre de la multinationale Intel‚ est si conscient de la bizarrerie inhérente à l’esprit d’entreprise qu’il a consacré un livre à sa vision des affaires dans le monde d’aujourd’hui‚ sous le titre‚ qui fait penser à la méthode paranoïa-critique prônée par Salvador Dalí: Seuls les paranoïaques survivent !
Dans la préface du livre que consacre Patricia Pitcher aux Artistes‚ artisans et technocrates dans nos organisations « Rêves‚ réalités et illusions du leadership » (Montréal‚ Presses HEC‚ 1997)‚ Henry Mintzberg appuie l’auteure‚ qui «montre‚ par l’analyse fouillée et lucide d’une grande institution financière‚ comment les technocrates ont détruit ce qu’avaient bâti les artistes et préservé les artisans».
Analysant les caractéristiques psychologiques et comportementales de ces trois catégories d’acteurs dans les entreprises‚ Patricia Pitcher met en relief la capacité visionnaire‚ imaginaire et créative et la dynamique d’adaptation au changement des artistes‚ qui contraste avec la rigidité d’esprit et la mentalité répétitive des technocrates‚ dont les attitudes figées ne répondent plus aux défis du monde actuel. Elle ajoute que les artistes‚ s’ils s’opposent inévitablement aux technocrates‚ ont besoin de l’aide des artisans‚ moins visionnaires mais capables de les comprendre et de mettre en œuvre quotidiennement leurs idées‚ avec la souplesse opérationnelle souhaitable pour en assurer le succès.
C’est bien en ce sens qu’évolue aujourd’hui l’idéologie managériale‚ qui invoque l’intelligence émotionnelle et l’importance de la créativité partagée pour la conduite des affaires‚ dans les multinationales comme dans les PME.


(Extrait de « Le choc du numérique », Hervé Fischer, éditions vlb, Montréal, 2000)

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