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L’Art est-il le nouveau Graal de l’innovation ?


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Hélène Mugnier

C’est aujourd’hui au nom du Graal de l’innovation que de plus en plus d’entreprises se tournent vers l’art. Le mécénat des entreprises s’amplifie et les entrepreneurs mécènes se multiplient. Les foires d’art contemporain, les artistes star, les événements culturels internationaux ont pour cibles et pour partenaires… les entreprises les plus en pointe ! Alors, l’art n’est-il donc plus un intrus dans l’univers économique ? A quel titre créativité artistique et créativité économique ont-elles lieu de se rencontrer ?   
La coïncidence entre innovation artistique et innovation économique a de quoi faire rêver. Renaissance italienne et naissance du capitalisme au XVe siècle, Amsterdam et Rembrandt au XVIIe siècle, Impressionnisme et Révolution industrielle au XIXe siècle : qui de l’art ou de l’économie porte l’innovation ? Leur émergence simultanée n’est-elle que le fruit du hasard ?
 
Si la question retrouve une actualité inédite, c’est que nous sentons bien qu’une petite révolution se joue sous nos yeux avec l’ère du numérique, de la mondialisation, de l’économie de services. Rien de très surprenant donc à ce que nous regardions du côté des artistes pour comprendre ce qui se passe et y prendre part.
 
Il y a bien dans la posture artistique un goût du risque, une audace, un flair qui ont toujours apparenté de très près entrepreneurs et artistes. Au-delà de cette analogie, l’histoire a montré combien les innovations des uns étaient toujours portées par celles des autres et vice versa. A l’heure où la course à l’innovation s’accélère pour tous, il est naturel et même salutaire de se tourner vers l’art et ses acteurs pour décrypter la réalité avec une, voire deux longueurs d’avance, si possible.
 
Mais l’art offre encore davantage à comprendre du processus d’innovation. Il n’en est pas seulement le parangon à travers ses résultats, les chefs d’œuvres. Il en est aussi l’artisan qui se cache derrière le génie. L’art présente un véritable miroir du processus d’innovation dans son ensemble.
 
En amont de la création proprement dite, la démarche artistique est faite d’essais, d’erreurs, d’errements, de doutes et même d’innombrables échecs ! Combien de dessins préparatoires, d’études de compositions, de repentirs pour chacune des œuvres que nous admirons au Louvre par exemple ? C’est dire si le cheminement prime sur l’objectif poursuivi, dans les motivations d’un artiste à garder le cap. Et ce n’est pas sans contraintes qu’il procède, bien au contraire. Pendant des siècles, ses commanditaires lui imposent délais, budget, dimensions et moyens techniques. Les contrats signés (et âprement négociés !) par Michel-Ange ou Le Greco en disent long sur la gestion rigoureuse de leur activité ! Pas d’innovation sans organisation, pas de création sans stratégie préalable.
 
D’autre part, l’artiste n’œuvre pas seul, au risque de faire tomber le mythe ! Jusqu’au XIXe siècle au moins, son atelier est constitué de compétences multiples et diversifiées, à l’image d’une véritable entreprise.  Pas moins de 150 employés dans l’atelier de Rubens, voilà comment le peintre d’Anvers se donna les moyens de répondre à des commandes internationales !  Ni Versailles, ni la basilique Saint-Pierre de Rome ne sont nées d’un seul artiste. Des générations entières d’architectes, de sculpteurs, de peintres, de décorateurs, de jardiniers, s’y sont succédé et y on collaboré. Phénomène collectif bien plus qu’individuel, l’art met en perspective la conjugaison des talents dans un objectif commun. A la tête de leur atelier, Rubens, Titien, Rubens ou Raphaël sont à la fois gestionnaires et créateurs, bref des managers bien contemporains ! Aujourd’hui, c’est en entrepreneur que se pose de plus en plus l’artiste contemporain : Christo, Fabrice Hyber, Philippe Starck, Jean-Baptiste Farkas, Sylvain Soussan par exemple ont créé leur société ou leur marque. Une fourmilière de collaborateurs se cachent derrière les signatures individuelles. A telle enseigne que la signature d’artiste vaut « marque » de fabrique.
 
En aval de l’innovation artistique, nombreux sont encore les artistes qui surent orchestrer leur propre renommée, leur communication, leur diffusion. Gravures d’hier et photographies d’aujourd’hui sont autant de moyens d’élargir le champ de leurs créations. L’art ne se contente jamais de ses innovations, il les diffuse, les mixe, les affine, les renouvelle constamment. Ce processus continu conditionne sa pérennité dans le temps. Et l’artiste y prend part lui-même, avec plus ou moins de savoir-faire.
 
C’est donc évidemment à juste titre que l’art fait office de modèle par excellence de l’innovation. A condition néanmoins d’envisager cette dernière comme un processus continu, collectif, volontaire et certainement pas linéaire. L’artiste pas plus que l’art ne détiennent la clé de l’innovation de demain. En revanche, leur formidable énergie à sortir des sentiers battus et à prendre des risques est communicative et se partage. C’est la distillation à tous les échelons de l’entreprise de ce souffle créatif, propre à l’art, qui constitue le meilleur terreau de l’innovation économique.

Hélène Mugnier, Art & Business

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